On sait tout.e.s les deux que je ne suis pas ce dont tu as besoin

Notes sur Meg Boury par Eugénie Zély 

Le travail de Meg Boury se déploie dans trois dimensions : celle du show, celle de l’artisanat et celle de l’image. 

Elle questionne la relation qu’elle entretient avec le territoire dans lequel a germé son travail : la Vendée et par extension les relations que nous entretenons avec nos territoires, leurs rituels et les mondes vernaculaires qu’ils produisent. La question posée par Meg Boury est celle de l’incorporation de nos territoires dans nos chairs. Elle a le goût du terrain, de la rencontre, des dialogues, aucun cynisme dans les formes produites. À partir de cette expérience du terrain elle développe des histoires qui deviennent des performances (Western Love Story, Le Trophée etc.) des objets de scène (Les Pointes, le tablier, le plateau etc.) ou des images (New Look etc.). 

 

My Cotton Eyed Joe est une vidéo au ralenti de Meg Boury et Lane Shaw, un jeune rancher rencontré au Texas dont elle est tombée follement amoureuse, se préparant à poser pour une photo ensemble. Elle porte les chaps confectionnés avec soin pendant les mois avant leur rencontre et achevés après son retour des USA. Les chaps sont un vêtement de protection pour cowboy-girl partant des hanches et s’arrêtant aux chevilles, les chaps de Meg Boury sont faits de cuir de vachette et d’agneau, cuir plus facile à coudre car la peau des bébés se travaille plus facilement, chaps estampillés MBS pour Meg Boury Shaw, l’histoire d’amour qui n’a jamais eu lieu est poinçonnée une lettre après l’autre sur l’ensemble. De ça, naîtra Western Love Story, dialogue entre deux amoureux et le public. Western Love story est un enterrement de vie de jeune fille, un mariage et une nuit de noce. Meg Boury raconte son histoire avec Lane Shaw vêtue d’une chemise rose à frange, de ses chaps au-dessus d’un short en jean sous lequel on pourra trouver une culotte elle aussi frangée, d’un chapeau de cowgirl et d’une paire de santiags, ensuite Pascal Millet raconte en maraîchin — un patois vendéen — la difficulté d’être un homme homosexuel et rural, son histoire se finit bien, alors il offre à Meg Boury une demande en mariage auquel elle répond oui : fantasmant une vie qu’elle ne vivra pas. Ils entament la danse de la brioche. Le plateau arrive : deux fers à cheval croisés, une brioche est déposée dessus, il la serve au public. Meg Boury achève le show avec un strip-tease au milieu des restes de brioche. Doux amer souvenirs que je prends avec moi. Au revoir. S’il te plait ne pleure pas. On sait tous les deux que je ne suis pas ce dont tu as besoin. Je t’aimerai toujours1. 

 

En creux, d’autres histoires d’amour nous parviennent : celle d’avec les animaux, d’avec les rituels pastoraux, d’avec les traditions et ce qu’elles ont de puissance à rassembler, à aliéner, à nous laisser tremblant.e dans la symbiose de la communauté. Dans Le Trophée Meg Boury incarne tour à tour un footballeur, une statue, elle-même, une chatte, un.e chasseu.r.se « Nous nous construisons mutuellement dans la chaire. Partenaires réciproques, dans nos différences spécifiques, nous sommes l’incarnation d’une vilaine infection développementale qui s’appelle l’amour. Cet amour tient autant de l’aberration historique que de l’héritage natureculturel »2. Meg Boury travaille autant avec les vaches vivantes qu’avec les vaches mortes. Pas d’hésitation à utiliser le cuir, ni non plus à construire une cartouchière à partir de cuir et de munitions usagées, auquel elle ajoute des munitions en céramique — fragiles, qui ne tuent pas — cartouchière qui d’ailleurs ne correspond à aucune arme à feu. Et elle pose des couronnes sur la tête des vaches, moulent leurs bouses, bouses-trophées à la gloire de leur sacrifice. Il y a plusieurs manières de lutter. La lutte de Meg Boury se situe dans le respect des animaux, des hommes et des femmes avec lesquelles elle travaille. Si elle tue, toutes les parties de la bête sont utilisées et célébrées et chaque objet est construit pour durer. Les plumes d’oiseaux sont récoltées à la main au fil des bêtes tuées par le père. Elle prend la bête morte encore chaude et retire les plumes une à une, à la fin la bête est froide et déplumée, en même temps que cet événement a lieu, un autre se prépare. Un faisan géant fait de tissus et recouvert d’une multitude de facettes va être intégralement recouvert de silicone pour y intégrer les plumes. Pendant Le Trophée, le faisan se transforme en boule à facettes : animal natureculturel. Elle tente de dire quelque chose de la réciprocité de la domestication des animaux. Incarnant une chatte et une chasseuse, alors même qu’elle porte des ailes d’oiseaux — les chattes à l’instar des êtres humains tuent volontiers des oiseaux, les chasseurs tirent sur de petites sarcelles en échange de sacs de plâtre — fabriquées par elle, à sa mesure. Meg Boury dit — avec les façons d’une présentatrice TV, d’une chauffeuse de salle, d’un DJ de mariage — la confusion de nos chairs et de nos histoires, construisant une autre possibilité de monde avec des animaux plus tout à fait : au service, mais dont le travail et la pénibilité est reconnue équivalente à celle des êtres humains — nous rappelant doucement que certain.e d’entre nous paient elle.eux aussi de leur vie cet engagement — dont la présence n’est pas objectivée et dont les récits ne sont pas oubliés. 

1. I Will always love you par Dolly Parton, traduite par l’autrice du texte

2. Donna Haraway, Manifeste des espèces de compagnie, chiens, humains et autres partenaires, collection Terra Cognita, Éditions de l’éclat, 2001

 

 

Eugénie Zély est artiste, autrice. Elle réalise des films (C’est les vacances, 2020, Quelqu’un d’autre que moi va payer pour cette journée-là, 2019), a publié dans des revues de poésie contemporaine (Nioques, Post etc.) fait des lectures performées (Festival Extra!, Centre Wallonie Bruxelles etc.), élabore des dialogues de film (Le bal des Folles, Quentin Goujout, 2020) et écrit régulièrement pour d’autres artistes (Floris Dutoit, Georgia Nelson..) Son travail a notamment été montré au Palais des Beaux arts de Paris, à l’Ensbanm, au Centre Pompidou…

Elle est née en 1993 et travaille et vit entre la Vendée et Paris.

https://zely.me 

Entretien avec Anaïd Demir dans le catalogue de l'exposition Felicità, 2019